Le grand renversement foncier de la loi d’urgence agricole

20 juillet 2026 | Actualités

 Annoncée en janvier 2026 comme une réponse à la colère des agriculteurs, la loi d’urgence agricole devait être un texte de conciliation. Après son passage à l’Assemblée nationale, puis, surtout, au Sénat — où plus de 220 amendements l’ont considérablement musclée dans le sens de la dérégulation —, elle est devenue tout autre chose : un texte qui réorganise en profondeur les rapports de force sur le foncier, l’eau et les usages agricoles, au point d’embarrasser le gouvernement lui-même. La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a publiquement déclaré ne plus « reconnaître le texte du gouvernement ».

« Notre maison brûle » — au sens propre

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » En 2002, au sommet de la Terre de Johannesburg, la formule de Jacques Chirac se voulait un avertissement, encore largement métaphorique. Vingt-quatre ans plus tard, elle a perdu son statut de métaphore. Depuis mai 2026, la France a enchaîné trois vagues de canicule en moins de trois mois — une fréquence inédite. Le 8 juillet, sept records absolus de température et trente-sept records mensuels sont tombés en une seule journée : 43 °C dans l’Hérault, 40 °C à Marseille et à Perpignan, 33 °C à Paris. Juin 2026 est devenu le mois de juin le plus chaud jamais enregistré en France, détrônant un record qui tenait depuis vingt-trois ans.

Puis, dans la nuit du 12 au 13 juillet — au moment même où le Sénat achevait d’examiner le projet de loi d’urgence agricole —, un incendie d’une ampleur inédite a ravagé la forêt de Fontainebleau. Plus de 2000 hectares sont partis en fumée, environ 10 % de ce massif emblématique, l’un des plus fréquentés de France, à moins d’une heure de Paris. Deux Canadair y ont été engagés pour la première fois de son histoire, aux côtés de deux Dash et de trois hélicoptères bombardiers d’eau ; 900 personnes ont été évacuées. Plus de 32 000 hectares ont déjà brûlé en France depuis le début de l’année 2026 — davantage que sur toute la saison 2025.

Fontainebleau n’est pas une forêt périphérique frappée par un aléa lointain, c’est un massif francilien, un patrimoine national. Que le feu se déploie à cette échelle, avec des moyens jamais mobilisés jusqu’ici, dit quelque chose du basculement en cours. Le dérèglement climatique accentue le risque incendie et ne le cantonne plus aux territoires les plus vulnérables, il touche désormais le bassin parisien.

Face à cela, le débat public a une fâcheuse tendance à se refermer sur des réponses techniques et individuelles — la climatisation en tête. Ces solutions sont légitimes à l’échelle d’un foyer qui cherche à traverser l’été. Mais elles ne doivent pas devenir l’horizon du débat : climatiser, c’est traiter le symptôme — la chaleur dans la maison — sans toucher aux causes qui aggravent le dérèglement et notre vulnérabilité à ses effets. C’est, en un sens, un renoncement, celui de ne pas réinterroger le modèle qui nous a menés là.

Or, c’est précisément sur ce terrain des causes — l’occupation des sols, la gestion de l’eau, le modèle agricole — que la loi d’urgence agricole s’apprête à agir, en faisant sauter les mécanismes de régulation actifs jusque-là. Nous identifions au moins trois bascules dans ce texte, qui intéressent au premier chef les instances qui travaillent sur le foncier, comme les Assises nationales du foncier et des territoires.

 

Le renversement de la charge du voisinage agricole

L’article 11 est sans doute la disposition la plus emblématique du glissement à l’œuvre. Jusqu’ici, la protection des riverains face aux épandages de pesticides reposait sur des zones de non-traitement, l’exploitant renonçant à traiter une bande de terrain près des habitations. Le texte inverse la logique en créant une « servitude d’utilité publique de voisinage agricole » pouvant aller jusqu’à 10 mètres, appliquée non plus sur la parcelle agricole, mais sur les terrains non bâtis constructibles qui la jouxtent.

Concrètement, un propriétaire dont le terrain touche une parcelle agricole traitée peut se voir interdire de construire, avec obligation de planter des haies —, et sans que l’activité agricole à l’origine du risque soit elle-même contrainte. Le sénateur écologiste Daniel Salmon y voit « un renversement total » ; la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, défend au contraire une mesure de « justice » vis-à-vis d’agriculteurs dont l’activité « préexistait » à l’arrivée de « néo-ruraux qui se plaignent du bruit, des odeurs, des tracteurs… ». Au-delà du débat de principe, c’est un précédent, car la charge foncière d’une nuisance peut désormais être déplacée du producteur du risque vers le tiers exposé. Une bascule dont la portée dépasse largement le seul cas des pesticides.

Moins de contraintes sur les zones humides et la compensation écologique

Deuxième levier, plus silencieux, mais tout aussi structurant pour le foncier est la redéfinition des zones humides. Alors que l’article L210-1 du Code de l’environnement consacre l’eau comme patrimoine commun de la nation et précise que sa protection, sa mise en valeur et le développement de la ressource utilisable, dans le respect des équilibres naturels, sont d’intérêt général et donc nous obligent toutes et tous, le Sénat a opéré un retour en arrière délétère revenant sur le caractère non cumulatif des  critères de qualification des zones humides, contre l’avis du gouvernement, qui estime que cela pourrait réduire leur surface protégée d’au moins 50 %. Un simple changement de conjonction de coordination du “ou” en “et” suffit donc à revenir sur un cadre posé depuis 2019 qui avait permis de clarifier la définition de ces milieux sensibles aux services écosystémiques indispensables pour nos sociétés modernes. Mécaniquement, c’est autant de terrains qui basculent hors du régime protecteur et redeviennent mobilisables pour l’aménagement ou l’exploitation agricole — au prix d’une fonction écologique (régulation de l’eau, biodiversité) que ces zones remplissaient.

Dans le même mouvement, l’article 10 assouplit les obligations de compensation écologique lorsqu’elles s’appliquent sur des terres agricoles en proposant que les mesures compensatoires puissent être mises en œuvre sur un périmètre bien plus large qu’aujourd’hui. Sur le papier, la protection du foncier agricole contre l’artificialisation liée aux grands projets d’infrastructure est mise en avant et l’idée d’éviter la “double peine” remontée par les agriculteurs et constatée par le GT Compensation du LIFTI l’an dernier est louable en orientant les opérations de compensation des atteintes à la biodiversité sur “les espaces non‑productifs ou les moins productifs” . Dans les faits, cela dilue la contrainte de proximité entre l’atteinte et sa compensation — un principe pourtant central de la séquence « éviter, réduire, compenser ». Sans répondre réellement à l’enjeu précité, cela revient à affaiblir une nouvelle fois l’efficacité du mécanisme de la compensation écologique et se répercutera in fine sur les porteurs de projets concernés sans solutions réellement performantes à leur disposition. Deux articles, une même direction qui consiste à desserrer l’étau réglementaire sur des surfaces agricoles ou naturelles pour en faciliter l’exploitation dans une vision court termiste.

 

Fermes-usines et mégapoulaillers, l’industrialisation par le foncier

Le troisième volet touche directement à l’implantation des bâtiments d’élevage. Le gouvernement sera habilité à réformer par ordonnance, dans les six mois suivant la promulgation de la loi, le régime applicable aux élevages relevant des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), officiellement pour transposer une directive européenne sur les émissions industrielles. En pratique, l’objectif assumé par la ministre, Annie Genevard, est de relever le seuil du nombre d’animaux à partir duquel s’impose une autorisation environnementale lourde. Or, ce régime ICPE ne concerne aujourd’hui que 2 % des élevages — mais 60 % des animaux ! Ce sont précisément les plus grosses structures, fermes-usines et mégapoulaillers, qui sortiraient d’un contrôle renforcé, avec des procédures de participation du public et de recours allégées. Les épisodes caniculaires de ces dernières semaines ont clairement montré les limites de cette industrie de masse comptant par dizaine de milliers de décès dans leurs élevages du fait des chaleurs extrêmes dans les bâtiments.

Pour le foncier, l’enjeu est double. C’est à la fois la question de l’implantation (où, sur quels terrains, avec quelles règles d’urbanisme, quelle concertation locale, quelle intégration dans les territoires et quelle acceptabilité) et celle de la réversibilité — un bâtiment d’élevage industriel, une fois construit, engage durablement l’usage d’une parcelle et de son environnement immédiat, sans aborder les conséquences fortement négatives sur la ressource en eau et la santé publique.

 

Vers un basculement de la gouvernance de l’eau

Le volet eau, longtemps considéré comme la ligne rouge du texte, a fini par cristalliser l’opposition la plus large. Le Sénat a voté des mesures pour accélérer la création de réserves de substitution — dont la suppression de l’obligation de réunion publique dans leur procédure d’autorisation environnementale — tout en plaçant les agences de l’eau sous une triple tutelle (Transition écologique, Agriculture, Économie) et en actant un objectif de doublement des volumes de stockage d’ici 2035 sans aucune visibilité actuelle au sein des services déconcentrés sur les volumes de prélèvement déjà autorisés. Les commissions locales de l’eau verraient par ailleurs leur composition rééquilibrée en trois tiers égaux entre collectivités, usagers et État.

Les acteurs de l’eau — associations d’élus, de consommateurs, gestionnaires — se sont mobilisés début juillet pour dénoncer un texte pensé sous le seul prisme agricole, au risque d’écraser les autres usages : eau potable, industrie, loisirs, préservation des écosystèmes. C’est bien une question de gouvernance territoriale des ressources — donc, in fine, de foncier et d’aménagement — qui est ici en jeu : qui décide de l’usage de l’eau sur un territoire, et pour qui ? Les maires en tant que garants de la salubrité publique sur leur territoire sont en première ligne sans avoir les moyens d’agir concrètement pour leurs usagers. Alors que dans certaines communes l’insuffisance de la ressource en eau est devenu un motif de refus de permis de construire validé par le Conseil d’Etat fin 2025, cet accaparement au profit de certaines exploitations agricoles au détriment du premier usage fondamental du Droit de l’eau en France qu’est l’approvisionnement en eau potable est fortement préjudiciable et interroge sur le devenir de notre société à terme. 

Sortir de la dystopie climatique

Ces basculements techniques prennent un relief particulier à la lumière de la chronique publiée le 12 juillet — la veille de l’incendie de Fontainebleau — par Stéphane Foucart dans Le Monde, qui élargit le regard bien au-delà du seul texte agricole. Selon le journaliste, nous serions « coincés dans une dystopie climatique, un scénario de comédie noire, où le grotesque le dispute à la farce orwellienne ». Le constat vaut pour l’ensemble des reculs socio-environnementaux observés ces derniers mois/années — dont la loi d’urgence agricole est un cas d’école. Au moment où le pays bat des records de chaleur et n’a jamais dénombré autant d’incendies à cette période de l’année, le Parlement détricote une à une les protections censées limiter la pression sur l’eau, les sols et la biodiversité.

Le parallèle n’est pas anecdotique pour qui s’intéresse au foncier. Les zones humides, les seuils ICPE, la compensation écologique ou la gouvernance de l’eau sont précisément les outils censés arbitrer, sur le temps long, entre usages agricoles, urbains et écologiques d’un même territoire. En les affaiblissant un à un, au nom de l’urgence, on enlève les garde-fous au moment où le changement climatique rend ces arbitrages plus cruciaux qu’ils ne l’ont jamais été. Et ce n’est pas la climatisation qui rendra les zones humides à leur fonction de régulation ni qui rétablira l’équilibre des usages de l’eau… Le vrai sujet reste bien celui, plus difficile, du modèle d’occupation et de gestion des sols et des ressources naturelles.

Et maintenant ?

Quel que soit le sort réservé à ce texte lors du vote final, la commission mixte paritaire a déjà tranché l’essentiel : un compromis entérinant, sur l’eau comme sur les pesticides, les orientations les plus contestées issues du Sénat — dont la réintroduction dérogatoire de deux insecticides interdits (acétamipride, flupyradifurone). Malgré une contestation massive de nombreux experts et structures publiques comme privées, le Parlement s’entête à ignorer les alertes et les remontées de bon sens. Pire, le texte ne résoudra rien pour la majorité des agriculteurs et ne permettra pas la nécessaire adaptation des modes de production aux enjeux climatiques. L’environnement n’est pas une variable d’ajustement. C’est la condition la plus absolue de notre (sur)vie. Les arbitrages économiques effectués dans l’urgence ne constituent en rien une solution et encore moins une perspective pour construire un avenir désirable pour toutes et tous. 

Pour les acteurs du foncier et des territoires, l’enjeu dépasse la focale strictement agricole. La manière de négocier collectivement l’usage d’un sol et d’une ressource entre agriculture, urbanisation, biodiversité et démocratie locale est la clé de ce qui est joué dans cette loi. Un tel débat devrait être aussi large que celui porté par les Assises Nationales du Foncier et des Territoires.

Vingt-quatre ans après l’avertissement de Jacques Chirac, la maison brûle pour de vrai. On ne peut plus détourner le regard, il en va de l’habitabilité de nos territoires !

Assises Nationales du Foncier et des Territoires les 6 & 7 février 2025