Résumé

A la suite des Assises nationales du foncier et des territoires de 2019, le LIFTI a lancé un groupe de travail sur l’urbanisme de transition, coordonné par Myriam Cau. Retour sur quelques éléments de définition.

L’urbanisme de transition contribue à la fabrique de la ville et accompagne la mutation d’un site ou d’un territoire en devenir à différentes échelles de temps, il favorise des usages temporaires, parfois à titre de préfiguration du projet futur, parfois pour tester les vocations possibles, toujours pour répondre à des besoins sociaux. Il accepte des incertitudes de projet. L’urbanisme de transition peut se décliner en une suite de projets opérationnels, qui peuvent s’emboiter. Il agit comme activateur de territoire pour enclencher des dynamiques de régénération. Il s’inscrit dans l’économie circulaire du foncier en phase avec les politiques publiques, et notamment le « zéro artificialisation nette ». Il contribue au processus de création de valeurs foncières, sociétale et environnementales. Il implique de nouvelles catégories d’acteurs de l’aménagement et de l’immobilier et requière des méthodes de concertation renforcées. Il s’attache à construire un cadre légal et négocié. Il peut utiliser les ressorts de l’urbanisme tactique pour tester des usages futurs ou temporaires. C’est un urbanisme du « possible » qui met en avant des processus créatifs et collaboratifs pour construire des solutions, notamment pour des projets ou des lieux atypiques.  Il peut constituer plus largement un urbanisme « de la transition », qui prépare le nouveau paradigme de la transition écologique. A ce titre, il doit être capable de gérer la complexité d’une approche systémique pour faciliter la conversion du site ou du territoire vers une trajectoire plus « soutenable ».

L’urbanisme de transition contribue à la fabrique de la ville dans le passage d’un stade à un autre. Il permet de gérer les pas de temps des évolutions urbaines et territoriales, entre court, moyen et long terme. Il permet d’intégrer les incertitudes inhérentes à l’évolution de la ville sans attendre d’avoir toutes les solutions et réponses.

Cet urbanisme considère chaque lieu comme porteur d’une valeur ajoutée à révéler qu’elle soit urbaine, économique ou sociale, pour le présent et comme une façon d’enrichir le futur. L’urbanisme de transition accompagne la mutation d’un site en devenir, il favorise des usages temporaires, parfois à titre de préfiguration du projet futur, parfois pour tester les vocations possibles, toujours pour répondre à des besoins sociaux. Il agit comme activateur de territoire pour enclencher des dynamiques de régénération. Il « favorise l’émergence d’une vie sociale intensifiée ». Il offre une solution pour les riverains au problème de la cohabitation interminable avec les chantiers de friches et d’espaces en mutation sur des temps longs, tout en impulsant des dynamiques de développement.

Il peut faire l’objet du soutien de politiques publiques, telle celle conduite par la Région Ile de France. Il est aussi investi par de grands aménageurs comme une composante de leur métier, ainsi la SNCF immobilier qui entend « donner une seconde jeunesse à ses anciennes gares et usines ». L’Union Sociale pour l’Habitat en fait un levier pour les politiques de renouvellement urbain des bailleurs sociaux.

L’urbanisme de transition….

…s’inscrit dans l’économie circulaire du foncier

C’est un urbanisme de l’économie de la fonctionnalité et de l’économie circulaire, « rien ne se perd tout se transforme ». L’urbanisme transitoire vise à « concentrer les efforts de la fabrique de la ville sur l’intensification des usages, la transformation de l’existant et le recyclage des espaces déjà urbanisés » (Grisot, 2020, dixit.net), au fondement de l’économie circulaire du foncier.

…est en phase avec les politiques publiques

Il peut contribuer à répondre aux objectifs de certaines politiques publiques : éviter, réduire, compenser les atteintes à l’environnement et « zéro artificialisation nette », en s’attachant à redonner des usages et vocations, même intermédiaires, aux friches foncières et immobilières. Il participe du refus de l’étalement urbain comme principe fondateur.

…entame un processus de création de valeurs foncières et sociétales

Dans les territoires tendus, il permet d’inscrire le devenir prochain d’un site dans une dynamique d’appropriation, rend possible une ouverture au quartier, et constitue le support de dynamiques participatives et de démarches entrepreneuriales. Dans le cadre d’un marché immobilier dynamique, il contribue à la valorisation foncière du site et de son voisinage, mais peut parfois alimenter une forme de spéculation.

Dans les territoires peu tendus, où les collectivités sont souvent chargées de friches et d’un riche patrimoine « orphelin de projet », l’urbanisme transitoire permet également de gérer le temps plus long de développement des projets urbains ou de territoire. Dans le cadre d’un marché immobilier atone, il permet d’envisager des usages dont le modèle économique est précaire et qui ne verraient sinon pas le jour. Avec des charges foncières et immobilières basses ou des mises à disposition gracieuses, les usages permis permettent d’enrayer un processus de dépréciation accru, voire d’entamer celui de la revalorisation.

Il offre une possibilité pour les propriétaires fonciers de tirer un revenu de leur bien ou d’en limiter les dépenses.

De nouvelles catégories d’acteurs

L’urbanisme de transition s’ouvre sur de nouvelles catégories d’acteurs de l’aménagement et de l’immobilier : associations, coopératives, collectifs, plateforme de portage, médiateurs urbains, start-up…, tout en impliquant les acteurs traditionnels de l’aménagement urbain : collectivités, maitres d’ouvrage, sociétés d’aménagement, promoteurs… Il amène les décideurs et les opérateurs classiques à construire de nouveaux modes de coopérations et à trouver des solutions pour contribuer à rendre possible les usages et destinations temporaires. Il requière des méthodes de concertation renforcées pour identifier les besoins et faire émerger les initiatives contributives au projet. Les promoteurs immobiliers peuvent ajuster leurs modèles et intégrer cette dynamique. La coopération entre acteurs construit la viabilité économique des projets de l’urbanisme transitoire.

L’urbanisme de transition constitue un terrain favorable aux projets qui s’inscrivent dans l’économie sociale et solidaire et concerne « toutes les initiatives qui visent, sur des terrains ou bâtiments inoccupés, à réactiver la vie locale » (ESS2024, 2020). Il marie les mécanismes réglementaires et financiers classiques de l’aménagement et des innovations permettant d’hybrider les ressources et d’expérimenter des mécanismes d’occupation ou d’usage provisoire , expérimentaux. Confronté à des usages sauvages ou des squats , l’urbanisme de transition s’attache à construire un cadre légal, défini dans le temps, négocié entre acteurs de l’occupation d’un site.

Urbanisme de transition et urbanisme tactique

L’urbanisme de transition peut utiliser les ressorts de l’urbanisme tactique mais leurs finalités ne se superposent pas. En effet, l’urbanisme tactique sert à tester des usages, sans forcément s’inscrire dans un projet urbain, il peut tout simplement contribuer à adapter les espaces publics existants (des pistes cyclables temporaires ont émergé suite à la crise sanitaire du Covid) ou retenir une solution d’aménagement à l’intérieur d’un édifice. Il constitue alors une simple étape d’un aménagement circonscrit, et répond aux méthodes du design thinking, avec l’idée de prototyper et d’améliorer des propositions visant à répondre à des problèmes ou à améliorer le cadre de vie et ses usages.

L’urbanisme tactique peut aussi constituer une méthode utile pour alimenter le projet urbain de transition ; d’une part, il peut préparer un futur usage urbain (ce qui implique une transformation) que l’on connait déjà en « testant » cet usage notamment par la création d’aménagements provisoires, en associant les publics cibles. La dimension de test et de coproduction est assez forte mais cadrée, avec un programme final pré-déterminé et non entièrement négociable, mais qui tiendra compte des enseignements pour adapter des solutions définitives. D’autre part, dans l’attente du projet futur, il peut constituer une méthode pour mettre en place une organisation urbaine temporaire dont l’objet et la finalité peuvent être différents de l’usage définitif prévu. Dans ce cas, l’urbanisme transitoire utilise l’urbanisme tactique, comme une démarche de design thinking pour faire émerger des idées neuves, des usages imprévus par des publics qui peuvent d’ailleurs être différents du public cible final. On peut décider de laisser un lieu à une association, un collectif organisé, un comité de quartier, sans à priori urbanistique, fonctionnel ou programmatique. Le projet transitoire se construit dans la concertation et la coproduction, avant tout pour répondre à des besoins locaux, sociaux, économiques et culturels.

De façon générale, l’urbanisme de transition s’excelle à tester d’autres méthodes de production de la ville : usages temporaire, recours accru à la co-construction, mixité des fonctions, des usages, et des programmations…

Un urbanisme qui rend possible

L’urbanisme de transition est urbanisme du « possible » qui met en avant des processus créatifs et collaboratifs, et construit des solutions pour rendre possible des usages et des réponses aux besoins locaux du territoire. Il privilégie le dialogue entre acteurs et le processus de négociation urbaine.

L’urbanisme de transition peut permettre d’implanter des projets qui sortent des cadres classiques rassurants et n’ont pas adhésion naturelle :

• Ceux qui font l’objet de controverse peuvent être rendu acceptables car prévus comme temporaires et réversibles, par exemple concernant des problématiques d’hébergement d’urgence. L’exemple du projet parisien des Grands Voisins l’illustre de façon emblématique.

• Ceux qui ne sont pas perçus comme adaptés au lieu, à faible crédibilité ou source potentielle de gêne, par exemple l’implantation temporaire de lieux de production à portée locale, qu’elle soit agricole, de biens manufacturés ou de recyclage/transformation de biens, ou encore l’accueil d’évènementiels …
Ainsi ces occupations peuvent contribuer à déconstruire des préjugés ou témoigner de faisabilité, et à minima elles sont source d’enseignements pour adapter ou réimplanter ce type de projet s’il reste perçu comme nécessaire et utile.

L’approche de l’urbanisme de transition permet de s’intéresser aux lieux rejetés par l’économie de marché standard : les lieux atypiques, complexes, patrimoniaux, pollués, à forte biodiversité…

… qui peut véhiculer des valeurs
Par extension, l’urbanisme de transition s’inscrit dans un modèle de ville plus soutenable, en ce sens il alimente les transitions vers une ville post-carbone, sobre et résiliente et s’inscrit le plus souvent dans un système de valeur qui oblige à la recherche, l’innovation, la frugalité et l’inclusion de tous. A ce titre, on peut le rapprocher du concept « d’entreprise à mission » appliqué au territoire.

… qui s’empare de la complexité dans l’ambition de promouvoir des territoires soutenables
La notion d’urbanisme de transition contient une ambition plus large que la seule notion d’urbanisme transitoire ou temporaire (IAU, 2018). Ces deux dernières notions insistent sur le caractère limité dans sa durée d’un aménagement, dans l’attente d’un projet futur, sans forcément qualifier son contenu. Pourtant comme le souligne Cécile Duguet1 « L’adjectif transitoire suggère que l’initiative s’inscrit dans une histoire connectée, pas seulement une juxtaposition d’usages sans lien avec l’avenir du territoire. »
L’urbanisme de transition insiste justement sur la visée de la démarche : l’inscription dans le projet urbain ou de territoire, et sa contribution à la transition écologique.
Il peut constituer un urbanisme « de la transition », qui prépare le nouveau paradigme de la transition écologique : sobriété des ressources, faibles émissions, modes collaboratifs, autonomie et inclusion, valeurs ajoutées environnementales, inscription dans le local … C’est cet esprit que propose l’agence YA+K, lauréat du jeune prix de l’urbanisme 2016, qui invite à penser l’urbanisme transitoire comme un urbanisme de la transition, avec des actions provisoires mais pour des processus pérennes.

L’intégration ambitieuse de ces enjeux à différentes échelles (de temps, de territoires, d’impacts…) ajoute un élément de complexité : il faut tenir compte de toutes les contradictions possibles et de leurs implications opérationnelles (délais, coût, jeux d’acteurs multiples…). Aussi l’urbanisme de transition se pense et se joue très en amont du projet opérationnel défini par un périmètre, un programme, un bilan. Sa « déclinaison opérationnelle », à visée temporaire, est plus concentrée dans le temps (quelques années) et l’espace (un territoire de renouvellement urbain ou de revitalisation, voire un site en friche à appréhender). Mais l’urbanisme de transition accepte des emboitements ou des successions de « projets opérationnels ». Les actions de préfigurations peuvent être réversibles ou non, les projets opérationnels peuvent être intermédiaires ou pérennes, mais ils contribuent dans cette visée ambitieuse de l’urbanisme de transition à faciliter la conversion du site ou du territoire vers une trajectoire plus « soutenable »